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1947: Sengier en Shinkolobwe vernoemd in boek John Gunther

ID: 194700008823

Un épisode de la guerre resté secret jusqu'ici.
L'HOMME MYSTÉRIEUX DE LA BOMBE ATOMIQUE.
Par John Gunther
Un jour de 1941, Edgar Sengier reçoit dans son bureau de New York un colonel de l'armée américaine qui vient lui demander, à brûle-pourpoint, s'il peut aider les États-Unis à se procurer de l'uranium en provenance du Congo belge. Il faut dire que Sengier est belge et directeur d'une importante société minière, et que le colonel agit pour le compte du "projet Manhattan", (nom donné pendant la dernière guerre au programme de recherches atomiques du gouvernement américain) alors ultra-secret.
- Cette démarche, lui dit-il, est d'une importance capitale pour la cause alliée. Après avoir écouté poliment le colonel, M. Sengier le prie de lui montrer les papiers qui justifient sa mission. L'officier s'exécute et Sengier lui déclare qu'il est précisément en mesure de livrer une quantité assez considérable du précieux minerai.
- Quand vous le faut-il?
- Immédiatement, répond le colonel. Je me rends bien compte, évidemment, que c'est impossible...
- Pas du tout! déclare Sengier. Le minerai se trouve ici même à New York. Il y en a un millier de tonnes. Je vous attendais. Cette visite est liée à un épisode de la guerre qui n'a pas encore été dévoilé... Edgar Sengier est une des "éminences grises" les plus importantes de notre époque. L'incognito qui enveloppe cet homme est véritablement surprenant, car sans lui, il n'y aurait pas eu de bombe atomique

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pour mettre fin à la guerre contre le Japon en juillet 1945. Sengier a procuré aux États-Unis l'uranium indispensable à la fabrication des premières bombes A. Si l'on n'a jamais rien écrit jusqu'ici sur la carrière d'Edgar Sengier, cela tient à plusieurs raisons, dont la première est qu'il n'aime pas à se mettre en vedette. J'ai dîné récemment avec lui à Paris:
- Si vous écrivez un article à mon sujet, m'a-t-il dit à la fin de la soirée, tâchez de me laisser dans l'ombre. Il me demandait par là de ne pas mettre l'accent sur l'importance du rôle joué par lui ni donner l'impression qu'il s'en glorifiait, ce qui n'est absolument pas le cas. La sécurité constitue la seconde raison du silence observé à son sujet. Nombre de précisions relatives à l'uranium du Congo belge sont encore ultra-secrètes. N'était cette question de sécurité le nom de Sengier serait depuis longtemps sur toutes les lèvres.

Sengier a 73 ans. Il est à la fois ingénieur, financier et chef d'industrie. Indépendamment de son rôle dans la réalisation de la bombe atomique, c'est un des hommes les plus puissants du monde. Il est président du conseil d'administration de l'Union Minière du Haut-Katanga. Situé dans le sud-est du Congo belge, le Haut-Katanga possède non seulement de l'uranium mais encore de vastes gisements du minerai de cuivre le plus riche de la planète. L'Union Minière, qui fait un chiffre d'affaires annuel de $200 millions, produit 7% du cuivre, 5% du zinc et 80% du cobalt consommés dans le monde, sans compter nombre d'autres minéraux.

Elle constitue le pilier de la Société Générale de Belgique, qui représente une énorme puissance financière et industrielle. La Société Générale de Belgique exerce, avec quatre autres groupes financiers belges, une influence considérable sur la vie économique du Congo, et indirectement sur sa vie politique. Si l'on ne craignait de simplifier à l'extrême, on pourrait dire que l'Union Minière anime la Société Générale, qui, à son tour, gouverne le Congo. Maître de l'Union Minière, Edgar Sengier se trouve par là même maître du Congo. Naturellement, si vous le lui disiez, il se récrierait et vous répondrait que le maître du Congo, c'est le peuple belge et le gouvernement qui en est l'émanation. J'ai entendu parler de lui pour la première fois lorsque, préparant un ouvrage sur l'Afrique, j'ai dû rechercher de la documentation sur le Congo belge. J'ai appris que Sengier est né en Belgique où il a reçu une formation d'ingénieur. Il a passé cinq ans en Chine au service d'une société belge qui exploitait là-bas des lignes de tramways. C'est un homme aventureux, tenace, audacieux et d'une intelligence extrêmement brillante. Vers la trentaine, il décida de partir pour l' Afrique, qui depuis lors a toujours joué un grand rôle dans son existence.

L'Union Minière a été fondée en 1906. Le Congo est devenu colonie belge en 1908, Élisabethville, chef-lieu du Katanga, fut créée en 1910, et Sengier y arriva en 1911. Cet homme, l'Union Minière, Élisabethville et le Congo ont, pour ainsi dire, grandi ensemble. Au musée d'Élisabethville, j'ai vu un bloc de pechblende, oxyde naturel d'uranium. Il se présente sous la forme d'une masse noir et or, de la taille d'un gros chien, que l'on dirait recouverte d'une mousse verdâtre. Il provient de la fameuse mine de Chinkoloboué. Sur une pancarte on peut lire: "Attention! Bloc radioactif!" Les photographes savent à quoi s'en tenir: ils ne doivent pas trop s'approcher s'ils ne veulent pas gâcher leurs pellicules.


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À Chinkoloboué, on extrait de la pechblende depuis 1921. Mais à cette époque personne ne pensait que l'uranium présentât une valeur quelconque. On ne s'intéressait qu'au radium. Pourtant, en 1938, il se produisit du nouveau. Sengier reçut la visite d'un physicien anglais venu en grand secret l'entretenir de travaux, effectués par certains savants allemands, dans le domaine de la fission nucléaire et de la possibilité de fabriquer une bombe atomique avec de l'uranium. Il importait avant tout d'éviter qu'aucune parcelle d'uranium ne tombât entre les mains des Allemands.

Sous sa propre responsabilité, Sengier fit expédier du Congo aux États-Unis plus de 1,000 tonnes de minerai riche en pechblende.

- J'ai fait cela, m'a-t-il déclaré, à l'insu de tous.

Ce minerai arriva à New York en 1940 où il fut entreposé dans des tonnelets d'acier. Certains incidents curieux devaient se produire en attendant qu'il fût utilisé pour le "projet Manhattan". Sengier fit secrètement connaître aux autorités américaines compétentes la présence de cet uranium. La nouvelle fit une telle impression sur le Département d'État que celui-ci voulut faire transporter en lieu sûr, à Fort Knox, le minerai redoutable. Il y eut des retards cependant, et une année s'écoula avant que le gouvernement américain se décidât à tirer profit de la clairvoyante initiative de Sengier. Entre temps (tel était le secret qui enveloppait toute cette affaire), certains parurent avoir oublié - à moins qu'ils ne l'aient jamais su l'endroit où se trouvait le minerai. C'est alors qu'eut lieu en 1941 la visite historique du colonel américain.

L'entretien dura une heure, et l'officier repartit avec une note, rapidement rédigée sur une feuille de papier jaune et signée de la main de Sengier. L'uranium indispensable au succès des recherches atomiques était désormais la propriété des États-Unis. Lors d'un voyage que Sengier fit aux États-Unis en 1946, le général Leslie Groves lui remit, en présence du président Truman, la médaille américaine du Mérite. Sengier est un des rares civils étrangers à avoir été honorés de cette haute distinction et, bien entendu, il en est fier. La raison de sa nomination fut gardée secrète. Le dossier demeura dans les archives de la Maison Blanche. Le texte de la citation fut rédigé - à dessein - en termes vagues. Je l'ai lu: il y est seulement question des "grands services rendus en temps de guerre par Edgar Sengier dans le domaine des matières premières". L'Angleterre a décerné à Sengier le titre de commandeur de l'Ordre de l'Empire britannique, et la France, celui de chevalier de la Légion d'honneur. Mais plus que toutes ces distinctions honorifiques, il est une chose dont Sengier est vraiment fier: on a donné récemment à un minerai nouveau (composé d'uranium, de vanadium et de cuivre) le nom de "sengierite".

http://site.ifrance.com/mission/propo517.htm (20031026)

Land: USA